Soyons clairs ; ne cachons rien à nos lecteurs.

C'est ce choix, assumé, qui nous a décidé à laisser le premier texte consacré à la Françafrique tel qu'il avait été rédigé en son temps, soit à fin décembre 2023. Deux semaines plus tard, j'ai écrit le texte sur la naissance de l'AES, qui pour les mêmes raisons est resté intact dans sa version originale.

Avec le recul, cela ne me semble pas une mauvaise idée, dans la mesure où je vais pouvoir opérer dans le présent texte un survol de l'activité principale de et autour de l'AES pendant les neuf mois qui ont suivi — et qui, nous allons le voir, était pour le moins prolifique.

Neuf mois de calendrier confédéral

Nous commençons donc ce survol en date du 28 janvier 2024, jour où le triumvirat formé par Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani et Ibrahim Traoré, qui avait déjà beaucoup travaillé au rapprochement en 2023, annonce la décision de retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO (la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest). Comme on l'imagine, le communiqué fait grand bruit.

Le 15 février, une réunion ministérielle est organisée à Ouagadougou pour élargir les domaines de compétences de l'AES et acter la création de la Confédération des trois pays. En réalité, il s'agit de mettre au point un agenda préparatoire pour le Collège des chefs d'État et de gouvernement de l'AES.

Le 6 mars à Niamey, les chefs d'État-Major décident la formation d'une force militaire conjointe. Le 17 mai, toujours à Niamey, se déroule la réunion des ministres des Affaires étrangères des trois pays, qui finalisent le projet d'accord créant la Confédération de l'Alliance des États du Sahel. Le document sera adopté lors de la rencontre des chefs d'État de l'AES, qui a finalement lieu, encore à Niamey, le 6 juillet.

Le 15 septembre, dans le cadre d'une allocution prononcée à l'occasion du premier anniversaire de l'Alliance, le colonel Assimi Goïta, président du Mali et premier président en exercice de la Confédération de l'AES, salue un projet de mise en place d'une banque d'investissement, d'un passeport biométrique commun aux trois pays et d'une chaîne d'information partagée. Il remercie à plusieurs reprises les forces armées maliennes (FAMA) pour leurs actions contre les groupes armés actifs dans la région, dont certains incluraient des combattants étrangers. Le rapport entre l'AES et la Russie reste étroit mais parfois ambigu, et mériterait à lui seul d'être détaillé séparément.

La bataille de la couverture médiatique

Bien sûr, cette liste est loin d'être exhaustive ; de nombreux autres événements ont émaillé cette année 2024. Je voudrais aborder ici un autre aspect de la confrontation entre l'Occident et l'AES : la couverture médiatique. Pendant les mois que l'on vient de survoler, une partie des médias occidentaux n'a eu de cesse de souligner que les régimes des pays de l'AES ne seraient pas légitimes pour négocier, en raison de l'arrivée au pouvoir de leurs dirigeants par coup d'État plutôt que par les urnes. En revanche, le silence reste plus grand sur les dérives démocratiques observées dans d'autres pays africains sous le regard plus conciliant de l'ancienne puissance coloniale — qu'il s'agisse de la captation du pouvoir par certains clans en échange de leur alignement avec Paris, ou de la modification de Constitutions permettant à des présidents en place depuis plusieurs décennies de se maintenir au-delà de deux mandats.

C'est cette réalité qui explique, selon moi, que la génération actuelle des 30-50 ans en Afrique de l'Ouest se montre de plus en plus méfiante face au rappel constant, dans le discours occidental, des termes de démocratie ou de droits humains. C'est dans cet esprit que la militante panafricaniste Nathalie Yamb avait proposé, lors d'une conférence en février 2024, que les trois présidents de l'AES bénéficient de mandats de dix ans, afin d'éviter les risques associés à l'organisation rapide d'élections. L'idée reste, à mon sens, ouverte au débat.

À l'inverse, les partisans du mouvement panafricaniste ont largement investi les réseaux sociaux, où les dirigeants de l'AES eux-mêmes diffusent leurs discours et leurs analyses, repris ensuite par des milliers de partisans. Paris, de son côté, a continué de faire pression sur certaines figures du mouvement : on peut citer la sanction prise contre Nathalie Yamb après sa proposition de mandats prolongés, ou encore la déchéance de nationalité visant Kemi Seba, qui a depuis été nommé conseiller spécial à la présidence du Niger.

Le cas burkinabè

Dans l'actualité de ces neuf mois, on évoque aussi le rôle perçu de la France et de certains présidents africains alliés de longue date à Paris, dont Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire, Patrice Talon au Bénin et, jusqu'à son départ du pouvoir, Macky Sall au Sénégal. Le Burkina Faso, pour sa part, a connu plusieurs tentatives de déstabilisation visant directement son président, le capitaine Ibrahim Traoré — un fait régulièrement rapporté par les sources burkinabè elles-mêmes, même si le nombre exact de ces tentatives reste difficile à établir avec certitude.

Le cas sénégalais : chronologie et hypothèse

La situation et les élections qui se sont déroulées au Sénégal au printemps 2024 méritent un développement à part. Ousmane Sonko, présenté comme une figure panafricaniste, avait été emprisonné après des émeutes ayant causé plusieurs dizaines de morts en 2021-2023, puis déclaré inéligible à la présidentielle. Son allié Bassirou Diomaye Faye, lui aussi détenu, avait alors été désigné candidat de substitution par le parti Pastef.

Quant au président sortant Macky Sall, après avoir dans un premier temps envisagé de modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir, il a finalement renoncé à se présenter, laissant la candidature du camp présidentiel à Amadou Ba. Le 14 mars 2024, à dix jours du scrutin, Sonko et Diomaye Faye ont été libérés de prison à la faveur d'une loi d'amnistie. L'élection, repoussée du 25 février au 24 mars, a finalement été remportée dès le premier tour par Bassirou Diomaye Faye, qui a prêté serment le 2 avril 2024.

Cette succession d'événements — libération inattendue des deux opposants trois semaines avant le scrutin, déroulement transparent de l'élection, victoire de Diomaye Faye — a nourri, dans une partie de l'opinion africaine, l'hypothèse d'un arrangement informel impliquant l'ancienne puissance coloniale, qui aurait cherché à éviter à tout prix que le Sénégal, pôle d'influence français majeur en Afrique de l'Ouest, ne rejoigne le camp de l'AES. Je précise ici, par souci de rigueur, qu'aucun document n'est venu confirmer cette hypothèse à ce jour : elle repose uniquement sur la concordance de calendrier et sur une lecture politique largement partagée par certains observateurs africains, mais elle reste, en l'état, non prouvée. Il est notable que dans son premier discours, Bassirou Diomaye Faye a appelé l'AES à rejoindre la CEDEAO plutôt que l'inverse — ce qui, pour les partisans de cette hypothèse, viendrait la conforter, sans pour autant la démontrer.

Depuis, les positions de Dakar sur ce dossier ne semblent plus aussi tranchées, et il faudra sans doute y revenir dans une prochaine publication — tout comme il conviendra de mieux cerner ce que recouvre exactement le terme de « panafricanisme », revendiqué par des figures aussi différentes que Kemi Seba ou Ousmane Sonko, et dont la portée géographique varie selon qui l'emploie : tantôt le continent entier, tantôt l'Afrique subsaharienne, tantôt la seule Afrique francophone.