Il y a des nuits où certaines questions reviennent sans prévenir, dans la lumière bleue d'un écran qu'on n'arrive pas à éteindre. La cancel culture en fait partie pour moi : cet étrange phénomène social, né dans les marges du web, devenu en quelques années aussi bien un monstre qu'un phare, selon l'endroit d'où l'on regarde.
Certains y voient une forme de justice poétique, un correctif postmoderne venu combler les angles morts de nos sociétés — des mouvements comme #MeToo ou Black Lives Matter en sont souvent cités comme les témoins les plus marquants. D'autres, plus inquiets, y perçoivent une nouvelle forme d'inquisition numérique, où une foule anonyme décide en quelques clics qui a encore droit de cité dans l'espace public.
Un phénomène regardé différemment selon les pays
L'Europe observe ce phénomène avec un mélange de distance et de gêne. En France, on parle volontiers de lynchage médiatique, avec le goût bien particulier qu'on y a pour ce genre de débat. En Allemagne, on craint plutôt l'émergence d'une forme de gauche morale autoritaire, écho dérangeant d'un passé que le pays connaît bien. Au Royaume-Uni, cette frénésie punitive semble prolonger un chaos identitaire post-Brexit où chacun cherche, d'une manière ou d'une autre, un coupable à désigner.
Et si la cancel culture n'était, au fond, que la dernière contre-culture d'une époque en crise ? Un cri, un refus, aussi radical que pouvaient l'être les punks à leur époque, aussi frontal que les dadaïstes ou les féministes des années 1970.
Un miroir sans filtre
Ce phénomène me fascine autant qu'il m'inquiète, parce qu'il agit comme un miroir particulièrement cru. Il révèle certaines de nos valeurs les plus précieuses — la justice, l'égalité, l'écoute de voix longtemps réduites au silence. Mais il met aussi en lumière nos travers : l'instantanéité du jugement, l'absence de nuance, et parfois ce plaisir trouble qu'on peut prendre à punir. On ne débat plus vraiment, on condamne. On ne contextualise plus, on efface. Et ce qui me trouble le plus, c'est que cette dynamique vient souvent de personnes mues, au départ, par de bonnes intentions.
Prenons l'exemple, volontairement générique, d'un artiste mis au ban pour une publication maladroite postée des années plus tôt. L'œuvre, elle, demeure souvent forte et sincère — mais la personne, elle, se trouve bannie. Faut-il sacrifier l'auteur pour préserver la pureté du message ? Cette logique binaire m'amène à une question simple : l'exigence de pureté ne finit-elle pas, à un moment donné, par nier une part essentielle de l'humain — sa capacité à se tromper, puis à évoluer ?
Une intolérance qui change de costume ?
En tant qu'Européen, j'y vois parfois se dessiner une forme d'intolérance plus douce, simplement emballée dans un discours moral. On ne lapide plus publiquement, mais on annule. Le résultat, lui, reste souvent similaire : le silence, l'effacement, la peur croissante de s'exprimer librement. Sommes-nous en train, sans vraiment nous en rendre compte, d'élever une génération moins capable de pardonner, moins à l'aise avec l'idée même d'imperfection ?
Je crois personnellement aux seconds chances. Je crois qu'on peut dire des choses maladroites, se tromper, puis grandir à partir de cette erreur. Et je crois que la justice doit avant tout être juste, pas spectaculaire. Mais je comprends aussi celles et ceux qui réclament des comptes, pour qui la société n'a, historiquement, jamais vraiment laissé de place au pardon — parce qu'elle n'a, en premier lieu, jamais reconnu la faute elle-même.
Réparation symbolique ou nouvelle censure ?
La culture de l'annulation peut, dans certains cas, fonctionner comme un véritable acte de réparation symbolique. Mais elle peut tout aussi bien devenir un outil de contrôle social, une sorte de surveillance généralisée où chacun observe l'autre dans la crainte permanente de la faute. Sommes-nous en train de réparer des injustices passées, ou de construire une nouvelle forme de censure aux habits progressistes ?
Je n'ai pas de réponse définitive à cette question. Mais je sais une chose : si la liberté de penser devient entièrement conditionnée par le regard collectif, alors nous cessons, d'une certaine manière, d'être véritablement libres.
À vous, lecteurs, de vous faire votre propre idée. La cancel culture est-elle un miroir salvateur, ou un feu qui finit par tout consumer sur son passage ? Je vous invite simplement à ne pas trancher trop vite — car ce que l'on annule aujourd'hui pourrait bien être ce qui, demain, nous aura appris quelque chose d'essentiel.