Ne voulant pas entrer dans le fond du problème (le contenu), nous allons nous cantonner ici à parler de la forme (le contenant).

Dans certains pays, les juges ne peuvent pas être membres d'une formation politique. En Suisse, c'est plutôt l'inverse : adhérer à un parti constitue une condition de fait pour le devenir. Une fois élu, le juge cède chaque année une part de son revenu à son parti. Bien sûr, ne pas rétrocéder, et ainsi désobéir, reviendrait, selon ces derniers, à affirmer une indépendance à l'égard de leur propre parti.

Eh bien non : concernant par exemple les juges cantonaux suisses, il reste toujours un lien étroit, au travers de la commission judiciaire de leur parti et de sa doctrine. C'est cette même commission judiciaire de parti qui choisit les candidats juges qui seront présentés par leur formation lors des prochaines élections relatives à l'autorité judiciaire. Souvent, un consensus entre les différents partis permet d'éviter une élection véritablement populaire (tant pis pour la démocratie, pourrait-on dire) en présentant exactement le nombre de sièges disponibles, sans le dépasser — car sinon, il faudrait alors passer par le scrutin populaire, où le peuple pourrait, lui, mal choisir selon cette logique.

À l'échelon de la Confédération, c'est l'Assemblée fédérale (les deux chambres réunies) qui élit les juges fédéraux. Ainsi, à l'approche des élections générales des tribunaux fédéraux de septembre 2020, une recommandation émise par le groupe parlementaire UDC de ne pas renouveler le mandat (de six ans) du juge Yves Donzallaz, membre de l'UDC, avait fait scandale sous la Coupole. Certains de ses jugements ne s'alignaient en effet pas sur la ligne du parti.

En 2018, le GRECO, l'organe anti-corruption du Conseil de l'Europe, a publié un rapport dans lequel la procédure d'élection du Tribunal fédéral en Suisse était décrite comme « incompatible avec les principes d'une démocratie moderne ». Selon le Conseil de l'Europe, le fait que les juges élus doivent reverser chaque année une partie de leur salaire à leur propre parti est particulièrement critiquable.

Voilà une belle incohérence politique présentée face au peuple, qui ne réagit pourtant guère, puisque ses représentants sont justement des partis politiques qui ne souhaitent pas vraiment changer cette atteinte, à mes yeux, à la démocratie suisse.