L'énergie nucléaire a toujours été affaire d'équilibre : entre peur et promesse, entre indépendance et dépendance. Mais ce que cette enquête met en lumière, c'est que l'atome civil occidental, aujourd'hui, parle largement russe. Et dans le silence des réacteurs refroidis par nos propres contradictions, Rosatom, l'agence d'État nucléaire russe, construit bien plus que des centrales : elle tisse une toile de dépendances qui enserre une bonne partie de l'Occident.

Le bois, le plomb et l'uranium

Tout commence presque banalement. Un cargo russe fait escale dans un port allemand. À son bord, officiellement, du bois de bouleau — une marchandise déjà sous le coup des sanctions européennes, et donc saisie par les douanes. Mais ce n'était là qu'un écran de fumée partiel : selon la presse locale, le navire transportait également des barres d'uranium enrichi en route vers des réacteurs occidentaux, une matière qui échappait elle, techniquement, au régime de sanctions en vigueur.

Ce combustible provient de Rosatom, l'entreprise d'État russe tentaculaire qui domine la filière. En apparence purement technique, son rôle est en réalité profondément stratégique sur le plan géopolitique.

Rosatom, la matrice atomique du Kremlin

Créée à l'origine pour gérer l'héritage nucléaire de l'URSS, Rosatom est devenue bien plus qu'une simple entreprise industrielle. Elle constitue aujourd'hui l'un des outils géopolitiques les plus efficaces dont dispose Vladimir Poutine. Avec ses filiales réparties sur plusieurs continents et ses contrats parfois opaques, Rosatom fonctionne comme une véritable infrastructure d'influence à l'échelle mondiale.

Et pendant que l'Occident a largement coupé ses approvisionnements en gaz russe, il continue, dans le même temps, d'importer massivement de l'atome russe — sans toujours en faire grand cas publiquement.

Le faux mythe de l'indépendance énergétique

L'Europe a souvent eu l'impression d'avoir gagné sa guerre énergétique en diversifiant ses sources d'approvisionnement en gaz. Mais elle ne contrôle toujours pas, loin de là, l'enrichissement de l'uranium à l'échelle mondiale. Et c'est précisément là que le piège se referme : la Russie détient à elle seule, selon plusieurs estimations convergentes, environ 40 à 45 % de la capacité mondiale d'enrichissement. Même les États-Unis, pourtant dotés de gisements propres, sont restés ces dernières années partiellement dépendants de Moscou pour faire fonctionner une partie de leurs réacteurs.

D'une certaine manière, la Russie ne coupe plus les tuyaux de gaz comme levier de pression — elle continue d'alimenter, en partie, les cœurs mêmes des réacteurs occidentaux.

France, Framatome et une forme d'hypocrisie atomique

Pendant ce temps, la France, qui se présente volontiers comme moteur d'un nouveau nucléaire propre, continue de travailler avec Rosatom via Framatome, filiale d'EDF. Les contrats existants sont maintenus, de même que certains transferts technologiques. Plusieurs organisations, dont Greenpeace France, ont documenté ces dernières années des livraisons régulières d'uranium enrichi russe vers des sites français, tout en pointant le peu de transparence qui entoure ce commerce.

L'Ukraine sous tension radioactive

À Kiev, malgré les bombardements, une partie significative de l'électricité du pays continue de provenir de centrales nucléaires d'origine russe ou sous influence russe. Et à Zaporijia, la plus grande centrale nucléaire d'Europe, occupée par l'armée russe depuis le début de l'invasion, le danger n'est plus seulement énergétique : il devient directement militaire et diplomatique. Donald Trump lui-même a évoqué, lors d'échanges avec les autorités ukrainiennes, l'idée d'une prise de contrôle américaine de cette centrale, estimant qu'une telle propriété américaine constituerait la meilleure protection possible pour l'installation. L'atome devient, dans ce contexte, à la fois territoire, enjeu de négociation et instrument de pouvoir.

Mon analyse finale

Rosatom illustre peut-être, au fond, comment l'atome peut devenir une forme de servitude volontaire. L'Occident aime croire qu'il est en train de tourner la page de sa dépendance énergétique à la Russie. Mais il a surtout, dans les faits, changé de chapitre plutôt que d'histoire.

Pendant qu'on célèbre les pipelines coupés et les terminaux de gaz liquéfié inaugurés à la hâte, on parle beaucoup moins de ce qui continue d'alimenter, plus discrètement, une partie de nos centrales : le combustible nucléaire russe. On ne dépend peut-être plus de Moscou pour se chauffer directement. Mais on dépend encore, par endroits, de Moscou pour penser une partie de notre avenir énergétique. Et cela mérite, à mon sens, qu'on s'y attarde sérieusement.

Rosatom n'est pas une entreprise comme les autres : c'est une agence d'État, un outil géopolitique à part entière. Sa stratégie consiste à créer un réseau mondial de dépendances croisées — fournir l'uranium, construire les centrales, former les ingénieurs, assurer la maintenance des installations — et devenir ainsi quasiment incontournable, y compris pour ses adversaires déclarés. Pendant que l'Union européenne réduit ses achats d'hydrocarbures russes, elle maintient, dans le même temps, une partie de ses partenariats nucléaires. La Russie perd ainsi du terrain sur le gaz, mais en regagne une partie sur l'atome — plus silencieusement, mais peut-être plus durablement.

Les États occidentaux parlent volontiers de relancer leur propre filière nucléaire. Mais la question de qui contrôle réellement la chaîne d'approvisionnement reste, elle, largement en suspens : l'uranium est en grande partie enrichi par Rosatom, certaines barres de combustible sont produites avec des technologies russes, et la maintenance de certains réacteurs reste liée, par endroits, à une ingénierie d'origine moscovite. Ce n'est donc pas tant une renaissance complète qu'une forme de continuité partiellement masquée. En s'imposant durablement dans les cœurs énergétiques de plusieurs pays de l'OTAN, la Russie conserve des leviers d'influence non négligeables, qu'il s'agisse de pression diplomatique ou de dépendances critiques en cas de tension accrue.

Je terminerai cet article en rappelant que pendant qu'on célèbre la relance du nucléaire occidental, on évoque rarement à quel point ses fondations technologiques et ses dépendances logistiques restent, aujourd'hui encore, en partie russes. Derrière le récit du renouveau se cache, en réalité, la continuité d'une emprise plus discrète qu'il n'y paraît.