Notre société a déjà opéré, par endroits, un tri qui peut sembler assez impitoyable. Les emplois des moins instruits, des moins « performants » au sens où on l'entend trop souvent, ont été progressivement effacés ou précarisés. Les « petites mains », autrefois jugées indispensables, se retrouvent aujourd'hui reléguées aux marges : chômage, précarité, dépendance aux aides sociales. Ces personnes peinent parfois à accéder à un logement décent, à une alimentation saine, à la culture ou même à des loisirs simples. Elles sont, dans bien des cas, les invisibles d'un système qui valorise avant tout la productivité.

Et pourtant, que lit-on souvent sur les réseaux sociaux, dans les commentaires, dans les forums ? Des phrases assez assassines : « Ils n'ont qu'à », « Il suffit de », « Quand on veut, on peut ». Des mots qui trahissent, à mes yeux, une indifférence parfois glaçante, un mépris social presque assumé. Mais soyons lucides : ces personnes existent réellement. Elles sont là, parmi nous, et leur exclusion n'est pas sans conséquences. C'est un problème de santé publique, un gouffre économique, et surtout, je crois, une faille morale qui menace l'équilibre de nos sociétés.

Une société qui sacrifie les moins performants sur l'autel de la rentabilité, tout en épuisant par ailleurs les plus capables, est une société qui perd, d'une certaine façon, une part de son âme. Elle devient, osons le dire, difficile à aimer. Tôt ou tard, cette fracture sociale risque de provoquer des tensions plus marquées. Pour l'instant, l'individualisme assez exacerbé des dernières décennies a pu servir de tampon, mais jusqu'à quand ?

Alors, faut-il rejeter en bloc les avancées technologiques, comme l'intelligence artificielle ? Je ne crois pas. Comme toute invention humaine, l'IA n'est ni bonne ni mauvaise en soi. Tout dépend largement de l'usage qu'on en fait. Et c'est précisément là que le bât blesse : l'humanité a une fâcheuse tendance à détourner ses propres outils pour servir des intérêts plus égoïstes. L'IA pourrait pourtant constituer un formidable levier de progrès, à condition qu'elle soit mise au service du plus grand nombre, plutôt que d'enrichir uniquement une poignée de privilégiés déjà bien équipés.

Imaginons un instant une société où la technologie ne creuserait pas les inégalités, mais contribuerait plutôt à les combler. Une société où chacun trouverait davantage sa place, où les plus vulnérables ne seraient pas méprisés, et où les plus talentueux ne seraient pas broyés par une pression de performance excessive. Une société plus égalitaire, où l'IA servirait avant tout à améliorer la recherche, la médecine, l'éducation, plutôt qu'à enrichir essentiellement les actionnaires de quelques géants technologiques.

Certains crieront sans doute au collectivisme. Mais il ne s'agit pas, ici, de niveler artificiellement les revenus ou d'imposer une uniformité forcée. Il s'agit plus simplement, à mon sens, de construire un monde un peu plus juste et plus humain, où la solidarité ne resterait pas un vain mot. Un monde où « avoir » ne signifierait pas nécessairement « écraser l'autre », mais plutôt « contribuer, à sa mesure, au bien commun ».

Les biens matériels, en eux-mêmes, ne posent pas vraiment problème. Ce qui interroge davantage, ce sont les disparités parfois abyssales entre ceux qui ont beaucoup, et ceux qui n'ont pas assez pour vivre dignement. L'IA pourrait représenter, à ce titre, une occasion historique de rééquilibrer certaines choses, à condition que nous ayons collectivement le courage de repenser nos priorités.

Alors oui, l'IA pour aider, pour soigner, pour éduquer, pour innover : voilà une réelle chance à saisir. Mais l'IA pour creuser de nouveaux fossés, pour exclure davantage, pour renforcer les privilèges de quelques-uns seulement : voilà, à l'inverse, une impasse qu'il faudrait collectivement éviter.

Nous sommes, d'une certaine manière, tous dans le même bateau, et ce bateau prend l'eau par endroits. Il est peut-être temps de comprendre que notre destin reste largement lié, et que la technologie devrait être avant tout un outil de progrès collectif, plutôt qu'un instrument d'exclusion supplémentaire.

Car une société qui abandonne une partie des siens est, en définitive, une société qui prend le risque de se condamner elle-même.