La plupart des livres d'histoire et des sites internet évoquent comme premier repère l'année 1659, avec la fondation de Saint-Louis, au Sénégal, sur la côte atlantique. Je vais donc leur faire confiance. Toutefois, l'histoire de la colonisation française est jalonnée de changements de paradigmes, tant dans l'argumentation qui l'accompagne et tente de la justifier que dans le mode opératoire des acteurs de ces événements sur le terrain. Ainsi, si les dates de la colonisation au XVIIe siècle semblent avérées, il faut comprendre qu'à l'époque, elle se contentait de créer des « comptoirs » sur la mer ; ce ne sera qu'une centaine d'années plus tard qu'auront lieu les véritables expéditions dans les terres, du moins en Afrique francophone, qui constitue mon terrain d'analyse — le contexte en Cochinchine ou aux Antilles étant alors très différent.

Cantonnés aux côtes donc — on peut citer Gorée à côté de Saint-Louis —, les Français étaient approvisionnés par les potentats locaux, ou par des intermédiaires de tout rang, en produits exotiques, et bien sûr en esclaves. On fait généralement remonter aux années 1850 le début des véritables explorations. C'est au cours de cette même décennie que les Anglais avaient « donné l'exemple » en pénétrant profondément au sud et à l'est du continent. Côté français, c'est le colonel Louis Faidherbe qui suit, un peu plus timidement, cet exemple de progression à travers les terres, avec une escorte très réduite et un petit bataillon indigène.

La question de l'esclavage

Je ne tiens pas particulièrement à revenir sur le débat passionnel qui tend à exonérer, ou du moins à édulcorer, la responsabilité des colons européens dans le domaine de l'esclavage, avec pour les partisans de cette thèse l'argument que les peuples africains eux-mêmes transformaient déjà les prisonniers de guerres interethniques en esclaves, et que ces individus seraient en tout état de cause demeurés dans ce statut, qu'ils fussent aux mains du vainqueur africain ou du colon européen.

On peut affirmer que ce point-là est avéré, ce qui, par ailleurs, à mon sens, n'ôte rien à l'horreur du commerce triangulaire que les négriers avaient mis en place avec leurs possessions antillaises. On ne compare pas avec le pire pour se forger une armure de moralité. Certes, l'air du temps ne se compare pas au nôtre ; pourtant, quelques rares voix s'élevaient déjà pour protester contre la manière dont les esclaves africains étaient traités — j'y reviendrai à propos de Clemenceau. Pour information, on estime qu'à l'époque, un homme sur quatre était déjà esclave sur le sol africain.

J'en reviens à Faidherbe. Celui-ci initia un mouvement de conquête du territoire, sous prétexte de « mise en valeur économique », à l'intérieur du Sénégal. Tout au long de son périple, il établit des protectorats et eut également à réprimer les premiers soulèvements, à l'image de celui des Peuls ou de la révolte des Toucouleurs.

La ruée vers l'intérieur

Mais la véritable ruée vers l'intérieur ne débuta pour les Français que dans les années 1870, provoquée, comme évoqué plus haut, par la course aux colonies lancée par les Anglais et, dans une moindre mesure, par les Allemands et les Espagnols. « Les Britanniques ne nourrissaient pas les mêmes scrupules, réels ou feints, que leurs rivaux français ; ils assumaient les motifs économiques et stratégiques de la conquête », note l'historien Nicolas Bancel. Ils assumaient aussi une logique de prise de contrôle violente de la terre et de ses ressources.

Chronologiquement, la première contrée importante explorée — donc colonisée — est la Guinée, dont le territoire est détaché du Sénégal en 1891 ; elle obtient en 1893 le statut de colonie à part entière. Onze ans plus tôt, en 1880, l'explorateur Pierre Savorgnan de Brazza avait offert à la France un immense espace de plusieurs milliers de kilomètres carrés, au prix d'une difficile remontée du fleuve Congo en compagnie de quelques compatriotes et d'une petite escorte de tirailleurs sénégalais, jusqu'à la frontière de l'actuelle République démocratique du Congo. Il y fonda, au bord du fleuve, un poste français que les années transformèrent en Brazzaville, capitale du futur Congo français.

Brazza résume bien les contradictions et ambiguïtés de son époque. Surnommé l'ami des Noirs, il n'en a pas moins recouru à la force là où la conquête l'exigeait. Il faut dire aussi que la doxa de la fin du XIXe siècle considérait les peuples noirs, dits primitifs, comme une « race inférieure », et les Blancs comme une « race supérieure ». Même des intellectuels de l'envergure de Victor Hugo adhéraient à ce discours. Seule une poignée d'authentiques humanistes et les bancs situés à l'extrême gauche de l'Hémicycle s'indignaient du sort réservé aux populations colonisées. Ainsi, à la suite du discours de Jules Ferry à la Chambre des députés en juillet 1885, Georges Clemenceau lui répondit notamment par cette formule restée célèbre : « Races supérieures ? Races inférieures, c'est bientôt dit ! Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. »

C'est qu'il s'agissait également, à la suite de la défaite de 1870 contre la Prusse, de redorer le blason du pays, dont Jules Ferry, tout comme l'essentiel de ses successeurs au pouvoir jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, vantait la « mission civilisatrice » auprès des populations colonisées. À l'appui de ce discours, l'Exposition universelle de 1889 à Paris présentait au public des villages africains reconstitués, où étaient exhibés plusieurs centaines de personnes originaires du Sénégal, du Mali et du Gabon.

Une entreprise avant tout économique

L'enjeu réel de la colonisation était économique, et les missions se révélaient souvent plus sournoises que civilisatrices. Le même Brazza évoqué plus haut a conclu plus d'une centaine de « traités de souveraineté et de protectorat » avec des chefs locaux — on en recense 344 en tout entre 1820 et 1890, obtenus de gré ou de force par des colons-aventuriers. Ces traités étaient presque toujours au désavantage des populations indigènes, dont les dirigeants ne savaient souvent pas lire la langue dans laquelle étaient rédigés les documents qu'on leur faisait signer.

Pour clore ce panorama chronologique, deux dates supplémentaires méritent d'être retenues : l'accession de la Côte d'Ivoire au statut de colonie en 1893, puis celle de Madagascar l'année suivante. Les choses n'allaient plus beaucoup évoluer par la suite, du moins jusqu'aux deux guerres mondiales — sujet que je n'aborderai pas ici, mais auquel je consacrerai un prochain texte, avec un angle différent de celui qu'on lit habituellement dans les médias généralistes.

L'esclavage avait été aboli officiellement, du moins dans les textes, en 1848 — il l'avait déjà été en 1798, avant que Napoléon ne le rétablisse quelques années plus tard. Certains font coïncider cette abolition avec le passage du colonialisme au néocolonialisme. Mais les expéditions des décennies 1870 et 1880 relèvent encore clairement du colonialisme classique, et il me paraît plus pertinent d'attendre la fin des deux guerres mondiales, voire les accords d'indépendance de 1960, pour parler de néocolonialisme. Les accords signés en 1960 avec les quatorze pays africains francophones subsahariens contiennent en effet des dispositions ayant permis à la France de perpétuer son influence, notamment via la présence de bases militaires dans plusieurs de ces pays, l'usage imposé du franc CFA, et un accès privilégié aux ressources minières. Cette période, qui s'étend de 1960 à nos jours, fera l'objet d'un prochain article.

Quelques repères pour la période précédant les deux guerres mondiales

Ces années correspondent également à l'apogée de ce que l'on a appelé la « course aux drapeaux » entre puissances coloniales européennes.