Un constat s'impose lorsqu'on observe les réseaux sociaux en Afrique francophone et en Europe : ce que l'on y voit varie radicalement selon le lieu où l'on se trouve. Si le Covid, puis l'Ukraine, ont accaparé les conversations en Occident, ce sont ici, en Afrique de l'Ouest, les soubresauts — certains diraient les convulsions, voire l'agonie — de la Françafrique qui occupent l'essentiel de la toile. Avec quelques sous-thèmes particulièrement présents : le franc CFA, le charisme et la popularité d'Ibrahim Traoré, fils spirituel revendiqué de Thomas Sankara et arrivé au pouvoir un an plus tôt à la faveur d'un coup d'État, et bien sûr la création de l'AES.
Ce contraste mérite d'être souligné, ne serait-ce que pour interroger le silence relatif des médias mainstream occidentaux sur ce sujet, qui contraste avec l'ampleur de la couverture qu'ils accordent à d'autres crises internationales.
Une série d'articles sur la Françafrique
Ce texte ouvre une série de contributions consacrées au présent et à l'avenir de la Françafrique. La prochaine publication portera sur un bref historique de la présence française en Afrique de l'Ouest, du passage du colonialisme au néocolonialisme, ainsi que sur la création de l'AES, à l'heure où l'actualité régionale est dominée par l'abandon annoncé du franc CFA — la dernière monnaie coloniale encore utilisée par quatorze pays francophones subsahariens — au profit d'une monnaie commune, le Sahel.
Les articles suivants détailleront les coups d'État qui ont porté au pouvoir, au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des militaires bénéficiant d'un soutien important de leurs populations respectives. Un texte sera consacré au mouvement panafricaniste, qui fédère aujourd'hui de nombreux partisans autour de figures comme Kemi Seba et Nathalie Yamb. Il sera également question des tensions entre la France et l'AES, notamment autour du rôle de la CEDEAO et des tentatives de déstabilisation alléguées par certains gouvernements de la région, dont une tentative de coup d'État au Burkina Faso impliquant, selon les autorités burkinabè de l'époque, un appui extérieur — accusation qui n'a pas été confirmée de manière indépendante.
Le différend autour de l'uranium
Derrière ces tensions diplomatiques se lit aussi, selon l'auteur, la volonté de la France de préserver ses intérêts économiques sur le continent, notamment via ses entreprises actives dans le secteur minier. Le dossier de l'uranium nigérien illustre cette tension : la France importe une partie significative de l'uranium qui alimente son parc nucléaire, et les conditions tarifaires de ces approvisionnements font l'objet d'appréciations très différentes selon les sources, certaines mettant en avant des prix avantageux pour la France sur le temps long, d'autres soulignant au contraire des données historiques montrant des achats français parfois supérieurs aux cours mondiaux. Ce différend reste, à ce jour, un point de friction central entre Paris et Niamey.
Nathalie Yamb et Kemi Seba
Peu après la rédaction de ce texte, Nathalie Yamb tenait une conférence à Niamey, où elle a appelé à la résistance contre ce qu'elle nomme le néocolonialisme et félicité le Niger ainsi que les deux autres membres de l'AES. Elle s'est vu interdire de séjour sur le territoire français dans les jours qui ont suivi.
Quelques mois plus tard, le 8 juillet 2024, le gouvernement français a officialisé par décret la déchéance de la nationalité française de Kemi Seba, président du mouvement Urgences panafricanistes et lui-même franco-béninois. Il a reçu peu après un passeport diplomatique nigérien des autorités de transition.