Il y a un peu plus de deux ans, en septembre 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger signaient la Charte du Liptako-Gourma et donnaient naissance à l'Alliance des États du Sahel. Le projet était radical dans ses ambitions : une confédération de trois pays qui avaient tous connu des coups d'État militaires, qui avaient tous expulsé les forces françaises de leur territoire, et qui proclamaient ensemble une rupture avec l'ordre post-colonial tel qu'il avait fonctionné depuis les indépendances. En 2026, il est temps de faire un bilan honnête de ce que cette Alliance a produit — et de ce qu'elle n'a pas produit.
Sur le plan symbolique et politique, l'AES a réussi quelque chose de réel : elle a affirmé une souveraineté que les régimes précédents n'avaient jamais assumée aussi frontalement. L'expulsion des contingents français, la dénonciation des accords de défense hérités des indépendances, le retrait de la CEDEAO, la revendication d'un panafricanisme actif plutôt que rhétorique — tout cela a trouvé un écho populaire au-delà des trois pays concernés, dans une large partie de l'Afrique francophone et au-delà.
La réalité sécuritaire : ni victoire ni défaite
Sur le plan sécuritaire — qui était pourtant la justification centrale des putschs —, le bilan est plus mitigé. Les groupes armés djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique continuent d'opérer dans les trois pays, avec une présence maintenue dans de vastes zones rurales. Les partenariats conclus avec Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis la mort de Prigojine, ont permis à certaines forces armées nationales de regagner des territoires ponctuellement. Mais ils n'ont pas produit les retournements spectaculaires que les juntes espéraient afficher.
Il faut ici résister à deux tentations symétriques. La première — celle des partisans inconditionnels des juntes — consiste à présenter tout résultat comme un succès et à attribuer les échecs aux sabotages extérieurs. La seconde — celle des analystes occidentaux pressés de voir l'AES échouer — consiste à ignorer que la situation sécuritaire avait continué de se dégrader sous les régimes précédents malgré la présence des forces françaises et des missions internationales. La vérité est plus nuancée : le Sahel reste une région durement éprouvée, et aucun acteur — anciens partenaires occidentaux ou nouvelles alliances — n'a trouvé de réponse convaincante à la profondeur des causes du conflit.
Le recul français : une opportunité ou un vide ?
Le retrait de la France du Sahel — voulu et précipité par les juntes — a créé un vide que plusieurs acteurs cherchent à combler. La Russie, via Africa Corps, est la plus visible. La Chine, plus discrète, consolide ses intérêts économiques. La Türkiye développe ses partenariats de défense. Des monarchies du Golfe investissent dans des infrastructures. Ce multipolarisme de fait n'est pas nécessairement une mauvaise chose pour les États sahéliens : diversifier les partenaires réduit la dépendance à un seul. Mais il ne produit pas automatiquement de meilleures politiques de développement ou de sécurité.
Ce que la France a laissé derrière elle, ce n'est pas seulement une présence militaire. C'est aussi un réseau d'institutions, de formations, de coopérations techniques dont le remplacement demande du temps et des ressources que les juntes peinent à mobiliser. Le nationalisme souverainiste est une réponse politique légitime à des décennies de relations asymétriques. Il n'est pas, à lui seul, une politique de développement.
Ce que 2026 nous dit sur la suite
L'Alliance des États du Sahel a survécu à ses deux premières années, ce qui n'était pas garanti. Elle a résisté aux pressions de la CEDEAO, maintenu sa cohésion face aux sanctions économiques, et commencé à construire des institutions communes. Ce sont des réalisations réelles. Mais les populations sahéliennes — qui vivent au quotidien les conséquences des conflits, des déplacements, de l'insécurité alimentaire — attendent des résultats qui vont au-delà des postures souverainistes. L'AES a gagné le droit d'exister. Elle n'a pas encore démontré qu'elle pouvait changer concrètement la vie de ceux au nom desquels elle se réclame.