Dans le silence relatif des médias occidentaux, l'Association des États du Sahel écrit l'Histoire jour après jour depuis sa création, le 16 septembre 2023. Elle a résisté aux menaces d'intervention armée, aux sanctions, à des tentatives de déstabilisation ; elle poursuit sa marche vers l'abandon du protectorat de la France et de la CEDEAO, et surtout celui du franc CFA, avec l'annonce de la création d'une nouvelle monnaie commune, le Sahel. Voyons cela d'un peu plus près.
Je fais le pari, difficile à vérifier mais probable, qu'une partie de nos lecteurs ne savaient pas, avant de le lire dans cette introduction, ce que signifient les lettres AES, ni n'avaient nécessairement entendu parler de cette association — alors même que son actualité pèse, à mon sens, sur les équilibres géopolitiques régionaux autant que d'autres crises bien plus couvertes. L'Afrique reste largement le parent pauvre de l'information donnée en Occident, ce qui constitue un manque de perspective regrettable.
Un continent sous-couvert
Si l'on regarde en arrière, quatre thèmes ont dominé l'actualité de ces dernières années : le Covid, l'Ukraine, Gaza, et l'AES. Les trois premiers ont occupé une place considérable dans les médias occidentaux, tandis que l'AES y est restée largement absente. Le sentiment antifrançais est aujourd'hui très répandu en Afrique de l'Ouest, et ce constat reste, à mon sens, insuffisamment relayé dans le débat public européen.
La naissance de l'AES
L'AES a été créée le 16 septembre 2023 pour aider à contrer d'éventuelles menaces de rébellion armée ou d'agression extérieure, en soulignant que toute attaque contre la souveraineté et l'intégrité territoriale d'une des parties contractantes serait considérée comme une agression contre les autres. L'alliance est également connue sous le nom de Liptako-Gourma, une région à cheval sur les trois pays.
Pour mieux cerner les enjeux, il convient de remonter quelques années plus tôt : c'est en effet au début des années 2000 qu'éclate dans la région du Sahel une insurrection djihadiste, qui a conduit entre autres à la guerre du Mali et à l'expansion de groupes armés dans la région. Cette situation a provoqué un affaiblissement des pouvoirs publics, et les coups d'État se sont multipliés tant au Burkina Faso qu'au Mali ou au Niger. Les derniers putschs en date ont ceci de particulier qu'ils ont porté au pouvoir des militaires se revendiquant souverainistes et panafricanistes — une orientation que partage aussi la Guinée depuis le coup d'État de 2021 mené par le colonel Mamadi Doumbouya, sans toutefois que ce pays, qui ne partage pas de frontière avec les trois autres, ne rejoigne l'AES, avec laquelle il entretient néanmoins de bons rapports.
Ces militaires ont pris le pouvoir au cours des dernières années : le colonel Assimi Goïta en 2021 au Mali, le capitaine Ibrahim Traoré en 2022 au Burkina Faso, et le général Abdourahamane Tiani, qui renverse en 2023 au Niger le président Mohamed Bazoum.
Le bras de fer avec la CEDEAO
La réaction de l'Occident, plus mesurée lors des putschs précédents, s'est durcie après le coup d'État au Niger. Des sanctions ont été mises en place et une intervention militaire a été envisagée par la CEDEAO, avec le soutien de plusieurs chancelleries occidentales, dont la France. À Abidjan, un fait notable s'est produit : une partie de l'armée ivoirienne aurait exprimé des réserves sur l'envoi de troupes dans le cadre de cette opération — un épisode qui a circulé dans la presse régionale sans être officiellement confirmé par les autorités ivoiriennes.
Le rapport entre la France et le Niger autour de l'uranium reste un point de friction important du dossier. La France importe une part significative de l'uranium qu'elle utilise pour alimenter son parc nucléaire, dont le Niger a longtemps été l'un des fournisseurs, dans des conditions contractuelles régulièrement contestées par les autorités nigériennes actuelles, qui y voient un héritage déséquilibré de la période coloniale et post-coloniale — un point de vue qui fait toutefois débat parmi les spécialistes du dossier, certaines données historiques montrant au contraire des prix d'achat français parfois supérieurs aux cours mondiaux selon les années.
Le président nigérian Bola Tinubu, qui présidait alors la CEDEAO et avait d'abord poussé à une intervention, a fini par plaider pour la levée des sanctions, de même que son homologue béninois Patrice Talon. Les sanctions visant le Niger pesaient en effet aussi sur le commerce de ses pays voisins, dont le Bénin et la Côte d'Ivoire.
Le 24 février 2024, la CEDEAO a finalement annoncé la levée de l'essentiel des sanctions contre le Niger. L'AES en sort renforcée, et la CEDEAO affaiblie sur son statut et sa mission.
Vers une nouvelle monnaie commune
Fort de ces évolutions, l'AES affiche désormais des ambitions panafricanistes plus affirmées, avec pour mesures phares le retrait de la CEDEAO et la création d'une monnaie commune aux trois pays, baptisée le Sahel. Pour la Françafrique, c'est un changement de paradigme dont l'ampleur reste à mesurer dans la durée.
Ce texte a été écrit le 20 février 2024 : le choix de ne pas réactualiser systématiquement les dates est assumé, tant la situation évolue rapidement dans cette région, sous l'œil de médias africains qui en suivent l'actualité de près, à la différence des médias européens. Il est à noter que de nombreux pays sont restés neutres pendant ce bras de fer, à l'exception notable du Sénégal sous Macky Sall, de la Côte d'Ivoire et du Bénin, dont les dirigeants de l'époque n'ont à aucun moment soutenu l'envoi de troupes.
On pourrait aussi évoquer le rôle de la milice russe Wagner dans la région, souvent présentée en Occident comme plus déterminante qu'elle ne l'est en réalité, ou encore la reprise de la ville de Kidal par les autorités maliennes — un sujet qui mériterait, à lui seul, un développement séparé.