Une centaine de pages, une seule phrase qui ne s'arrête jamais — voilà le tour de force formel de ce court roman hallucinatoire signé Laszlo Krasznahorkai, écrivain hongrois du désastre s'il en est. Le texte suit la psyché en perpétuel mouvement d'un bibliothécaire nommé Herman Melvill, qui voudrait vivre dans l'anonymat mais se retrouve hanté par son patronyme presque homonyme de l'illustre Herman Melville, l'auteur de Moby Dick et de Bartleby.

Sur les traces de Melville, à New York

Trahi par ce nom qui n'est pas tout à fait le sien, le petit Melvill se met à arpenter New York dans les pas du grand Melville, puis dans ceux d'un autre écrivain qui avait fait le même geste avant lui : Malcolm Lowry, dont le roman Lunar Caustic suit déjà les traces de Melville à travers la ville. Les réflexions s'enchâssent les unes dans les autres, et toutes convergent vers une même intuition : la catastrophe frappe partout, tout le temps, au hasard — à distinguer du Mal, qui lui réside en nous depuis toujours.

L'architecte de l'effondrement

Le point de départ de cette longue dérive intérieure tient à la contemplation, dans un musée, d'un plan de l'architecte Lebbeus Woods — un créateur singulier qui ne dessinait pas des bâtiments à construire, mais des bâtiments en train de s'effondrer. C'est cette idée de la destruction comme matière même de toute création, qu'elle soit architecturale, poétique ou philosophique, qui irrigue tout le roman : il faut, selon le texte, regarder le monde droit dans les yeux et reconnaître que la catastrophe n'est pas à venir, qu'elle est déjà là, qu'elle a toujours été là.

Un écrivain trop peu lu

Krasznahorkai reste un auteur contemporain exigeant, sans doute trop peu célébré en dehors d'un cercle de lecteurs avertis — la forme de ses romans, faite de longues phrases qui refusent de se reposer, demande un vrai engagement. Mais la récompense est là : on referme « Petits travaux pour un palais » avec l'envie immédiate de retourner vers Melville et Lowry, armé de cette grille de lecture nouvelle. Le bibliothécaire Melvill rêve, lui, d'une bibliothèque fermée au public, où les livres resteraient sagement à leur place — comme si la vérité qu'ils contiennent était trop dangereuse pour être montrée à tous. C'est peut-être là, dans ce paradoxe d'un gardien qui protège ce qu'il devrait transmettre, que loge tout le malaise fascinant de ce livre.

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly — Cambourakis, 2024, 107 pages.