Yves Lacoste est mort en juin 2026. Il avait 96 ans, une pensée qui avait traversé un siècle de géopolitique mondiale, et une phrase qui restera comme l'une des formulations les plus lucides jamais produites sur les rapports entre le savoir et le pouvoir : « La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre. » Cette provocation — titre de son ouvrage majeur de 1976 — n'était pas un cynisme. C'était une invitation à regarder les cartes, les territoires et les représentations de l'espace avec les yeux grands ouverts, sans la naïveté scolaire qui présente la géographie comme une science neutre et descriptive.
Lacoste avait compris quelque chose que beaucoup d'intellectuels refusaient d'admettre : que la connaissance du territoire est une forme de pouvoir, que celui qui maîtrise les cartes maîtrise aussi, en partie, la capacité à agir sur le monde. Les états-majors militaires le savaient depuis toujours. Il s'agissait de le dire clairement, et d'en tirer les conséquences pour la façon dont on enseigne, dont on pense, dont on parle de géographie.
Hérodote et la naissance d'une revue
En 1976, la même année que son livre fondateur, Lacoste crée la revue Hérodote, qui deviendra la publication de référence de la géopolitique francophone. Son pari était double : réconcilier la géographie avec la politique d'un côté, et ouvrir la discipline aux chercheurs du monde entier de l'autre. La revue a tenu ce pari pendant cinquante ans, traversant les modes intellectuelles, les crises géopolitiques, les transformations du paysage médiatique — et restant, à chaque étape, un espace de pensée rigoureuse sur les rapports entre territoire, pouvoir et identité.
Ce qui distinguait Lacoste des géographes de son époque, c'est qu'il refusait la séparation entre la recherche et l'engagement. Il a travaillé sur l'Algérie, le Vietnam, le Maghreb, les conflits d'Afrique — pas depuis une tour d'ivoire académique, mais avec le souci constant de comprendre ce qui se passait réellement sur le terrain, au-delà des récits officiels des gouvernements et des grandes puissances.
Un héritage plus actuel que jamais
Il suffit de regarder le monde de 2026 pour mesurer à quel point la pensée de Lacoste reste opératoire. La guerre d'Iran, le blocus d'Ormuz, les recompositions du Sahel, la compétition sino-américaine pour les routes maritimes et les ressources minérales — tout cela s'analyse exactement dans le cadre conceptuel qu'il a contribué à construire : le territoire comme enjeu de pouvoir, la carte comme instrument de domination et de résistance, la géopolitique comme lecture des conflits à travers la dimension spatiale.
La génération de chercheurs qu'il a formés — directement ou indirectement — continue ce travail dans les universités, les centres de recherche, les rédactions. Son influence se mesure moins à des citations qu'à une façon de regarder le monde : avec méfiance envers les représentations dominantes, avec attention aux acteurs que les grands récits oublient, avec la conviction que comprendre un territoire, c'est toujours, en partie, comprendre un rapport de force.
Ce qu'on retiendra
Yves Lacoste était un intellectuel à l'ancienne — dans le meilleur sens du terme. Quelqu'un qui croyait que la pensée rigoureuse avait une utilité sociale, que la géographie n'était pas un sujet de concours mais un outil de compréhension du monde, que l'université avait une responsabilité envers la société. Dans un paysage intellectuel de plus en plus fragmenté, de plus en plus soumis aux injonctions à la visibilité et à l'impact immédiat, ce positionnement paraît presque anachronique. Il est aussi, peut-être, plus nécessaire que jamais.